Il court, il court…

par | Publié le 14.05.2026, mis à jour le 14.05.2026 | Course

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Il court, il court, le furet…

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Vous croyiez connaître cette chanson pour enfants ? Il n’en est rien ! Heureusement, de brillants spécialistes nous en révèlent le sens caché. En 2013, une blogueuse qui se pique d’histoire relève « une superbe contrepèterie1 ». Comprenez donc : Il fourre, il fourre, le curé. C’est une chanson licencieuse ! En 2016, Philippe Vandel nous en donne le contexte :

Philippe Vandel, « Pourquoi cette chanson : “Il court, il court, le furet” ? », Les Pourquoi ?, 8 octobre 2016, 36 s.

Guillaume Dubois, dit l’abbé Dubois, est en effet ministre d’État sous la régence de Philippe d’Orléans. Tous deux sont connus pour leur libertinage. CQFD. C’est donc à ce Dubois que notre air enfantin ferait référence. Cette version est d’ailleurs reprise par des « historiens » et des « émissions historiques » :

Françoise Hamel, dans « Le Régent, un libertin sur le trône de France », Secrets d’histoire, 10 août 2017, 57 min 17 s.

Voilà une belle histoire. Si l’on en vient aux choses sérieuses et aux preuves, c’est une tout autre affaire. Commençons par la « superbe » contrepèterie. Comme le souligne La Régence en chansons, document du séminaire « La Régence en fête », cette contrepèterie est bien approximative. Passons sur le fait que la permutation du f porte sur deux c. Le plus étrange est qu’un son « è » remplace un « é » et inversement. Pourtant, dans ce genre de jeu de mots, « c’est le son et non l’orthographe qui compte, et cette correspondance phonétique doit être stricte2 ».

La contrepèterie, censée remonter au début du xviiie siècle, n’est attestée de façon indubitable qu’en 1969 dans une parodie de Colette Renard.

Colette Renard, Le Furet du bois joli, 1969, dans Le Chant de l’histoire [en ligne], 2025, vol. XXXVI (« Chansons libertines : 1931-2012 »).

Le Furet du bois joli, 1969, p. [1]. Détail de la partition.

Quant aux vraies paroles de la chanson (Il court, il court, le furet…), on ne les relève qu’en 1797, soit plus de soixante-dix ans après la mort de l’abbé Dubois, qui en est prétendument le protagoniste. Le jeu du furet, pourtant, est ancien puisqu’il est mentionné sous le nom de furon au sein du Gargantua de François Rabelais3. Dans son Glossaire (vol. II, p. 545-546), Hippolyte-François Jaubert parle du jeu du furon et cite les paroles (qui sont peut-être celles d’origine), Il court, il court, le furon, ce qui ruine la contrepèterie.

Pour conclure, que peut-on dire de certain à propos de cet air du furet ? Il a donné lieu à une chanson parodique dans les années 1960 fondée sur une contrepèterie, avant que, au tournant du siècle4, celle-ci soit prise au sérieux puis donne lieu à une fable autour d’une figure historique, l’abbé Dubois. Notre jeu et notre chanson n’auraient-ils donc aucun sous-entendu sexuel ? Rien n’est moins sûr, car furon a dès l’origine plusieurs sens : « petit du furet », « voleur », « jeu du furet »… et « pénis ». Marc Berlioz note ainsi : « Ce jeu du furet […] n’a jamais été tout à fait innocent attendu qu’il n’offre d’intérêt que lorsqu’on a décidé des filles à y participer » (Gargantua, vol. I, p. 634, § 133). En outre, le furet, ou furon (symbole du sexe masculin), était employé pour chasser le lapin, ou connin (symbole du sexe de la femme). Dans les paroles de la chanson, le furet qui passe par-ci par-là est d’ailleurs associé aux dames.

Notes

1. Caroline Guillot, « Petit plus » : XXX ? », « Comptines licencieuses », Trash Cancan [en ligne, archive], [21 juin 2013]. La blogueuse relaye également dans ses articles la fausse origine des talons rouges de Louis XIV (« Les talons rouges », Trash Cancan [en ligne, archive], [15 avril 2011] et « À propos », Trash Cancan [en ligne, archive], 2013). Sur ce dernier sujet, cf. Tristan Grellet, « Me direz-vous, Monsieur… », dans Citations vérifiées [en ligne].

2. « Contrepèterie », dans Wikipédia [en ligne].

3. P. 59 vo. Si Rabelais est considéré comme le père de la contrepèterie (inversion de lettres ou de syllabes d’un ensemble de mots afin d’en obtenir d’autres dont l’assemblage ait un sens burlesque ou grivois), on trouve la première référence à ce procédé chez Pierre Michault, vers 1484 :

« Il vous convient aussi semblablement.
De picays parler moult proprement.
Quon appelle contrepreter [sic] en France.
Cest a dire des lectres de lencommencement
Changer a droit et tourner tellement
Quen extraiez double signifiance.
Car cest ung point qui tient trop en plaissance
Tous les plus grans et fait donner louenge
Aux proferens, mesmes en lieu estrange. »

« Il vous convient aussi pareillement
de parler en “picays” très élégamment,
ce qu’en France on appelle “contrepéter”.
Cela consiste à changer correctement les lettres du commencement
et à les intervertir de telle manière
qu’on en tire un double sens.
Car c’est une pratique qui plaît énormément
à tous les plus grands personnages et qui vaut des louanges.
à ceux qui la pratiquent, même en pays étranger »

Pierre Michault, Doctrinal du temps présent, p. [227] ; notre trad.

Rabelais appelle les contrepèteries antistrophes (femme folle à la messe/femme molle à la fesse, Pantagruel, p. 67 vo) ou équivoques (Beaumont-le-Vicomte/beau con le vit monte, id., p. 88 ro). Le mot contrepèterie n’apparaîtra qu’en 1583 sous la plume d’Étienne Tabourot (Les Bigarrures, p. 82 ro).

4. Dès 1997 (Claude Gagnière, « Contrepèteries », dans Pour tout l’or des mots, 1re éd., p. 280) plutôt que 2006, comme le dit La Régence en chansons, qui en outre attribue par erreur une des premières attestations de la légende de la contrepèterie à Caroline Fourest dans La Règle du jeu (en fait, Laurent Dispot, « Gainsbourg Vertigo, Rumsfeld Vertigo, et cetera », La Règle du jeu, 16e année, no 31, p. 20).

Sources

  • Berlioz (Marc), Gargantua, 2 vol., Paris, Didier érudition (« Collection des études critiques »), DL 1985 ; Rabelais restitué, t. II.
  • Bibliothèque du Musée d’ethnographie de Genève, « À quand remonte le jeu du furet sur lequel est basée la chanson “Il court, il court, le furet” ? », « Interroge », dans Ville de Genève [en ligne], Ville de Genève, mis à jour en 2025 [consulté le 12 mai 2026].
  • « Contrepèterie », dans Wikipédia : l’encyclopédie libre [en ligne], Wikimedia Foundation, [2005], mis à jour en 2025
  • Dictionnaire du moyen français : 1330-1500 (v. 2020) [en ligne], sous la dir. de Robert Martin, ATILF-CNRS/Université de Lorraine, 2023, mis à jour en 2025 [consulté le 12 mai 2026].
  • Dispot (Laurent), « Gainsbourg Vertigo, Rumsfeld Vertigo, et cetera », La Règle du jeu, mai 2006, 16e année, no 31, p. 6-34.
  • Furet du bois joli (Le) : chanson sur une contrepèterie [musique imprimée], éd. Guy Breton et Colette Renard, Paris, Éditions Micro, cop. 1969.
  • Gagnière (Claude), Pour tout l’or des mots : au bonheur des mots, des mots et merveilles, Paris, Robert Laffont, DL 2007.
  • Godefroy (Frédéric), Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du ixe au xve siècle, 10 vol., Paris, F. Vieweg/É. Bouillon/Eduard Vieweg, 1881-1902.
  • Grellet (Tristan), « Me direz-vous, Monsieur… », dans Citations vérifiées [en ligne], Citations vérifiées, 2026, mis à jour en 2026 [consulté le 14 mai 2026].
  • Guillot (Caroline), « Les talons rouges », Trash Cancan [en ligne, archive], [15 avril 2011] [consulté le 12 mai 2026].
  • Guillot (Caroline), « À propos », Trash Cancan [en ligne, archive], 2013 [consulté le 12 mai 2026].
  • Guillot (Caroline), « Comptines licencieuses », Trash Cancan [en ligne, archive], [21 juin 2013] [consulté le 12 mai 2026].
  • « Il court, il court, le furet », dans Wikipédia : l’encyclopédie libre [en ligne], Wikimedia Foundation, [2007], mis à jour en 2025
  • Jaubert (Hippolyte-François), Glossaire du centre de la France, 3 vol., Paris, Napoléon Chaix et Cie, 1856-1858.
  • Lacombe (Jacques), Dictionnaire des jeux familiers, ou des amusemens de société, Paris, H. Agasse, 1796-1797 ; Encyclopédie méthodique (supplément).
  • La Curne de Sainte-Palaye (Jean-Baptiste de), Dictionnaire historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la langue françoise : depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, 10 vol., Niort, L. Favre / Paris, H. Champion, 1875-1882.
  • Laforte (Conrad), Le Catalogue de la chanson folklorique française, nouvelle éd. augmentée et entièrement refondue, 6 vol., Québec, Les Presses de l’Université Laval (coll. « Les Archives de folklore »), 1977-1987.
  • Le Cadet (Nicolas), « Rabelais et l’art de contrepéter honnêtement en société », L’Année rabelaisienne, 2018, no 2, p. 423-427.
  • Michault (Pierre), Le Doctrinal du temps présent, [Lyon], [L’Abusé en court], [ca 1484].
  • Michault (Pierre), Le Doctrinal du temps présent, éd. Thomas Walton, Paris, E. Droz, 1931.
  • Rabelais (François), Pantagruel, Roy des Dipsodes, restitue a son naturel, avec ses faictz & prouesses espoventables, Lyon, François Juste, 1542.
  • Rabelais (François), La Vie treshorrificque du grand Gargantua, pere de Pantagruel, Lyon François Juste, 1542.
  • Rabelais (François), Gargantua, éd. Abel Lefranc, et al., 2 vol., Paris, Honoré et Édouard Champion, 1913 ; Œuvres, vol. I-II.
  • Rabelais (François), Gargantua, éd. Ruth Calder et Michael Andrew Screech, Genève, Droz (coll. « Textes littéraires français »), 1970.
  • Régence en chansons (La), document du séminaire tenu les mardis 22 octobre, 5 et 19 novembre 2019, sous la dir. de Louise Noblet-César et Clément Van Hamme, [Paris], École nationale supérieure/Université Paris Sciences et Lettres, 2019 ; La Régence en fête (1715-1723), vol. IV.
  • « Le Régent, un libertin sur le trône de France », Secrets d’histoire [émission télévisée], prés. Stéphane Bern, Paris, France 2, diff. le 10 août 2017.
  • Renard (Colette), Le Furet du bois joli, 1969, dans Le Chant de l’histoire [en ligne], Atelier du désir novateur, 2025, vol. XXXVI (« Chansons libertines : 1931-2012 ») [consulté le 11 mai 2026].
  • Tabourot (Étienne), Les Bigarrures du Seigneur Des Accordz, Paris, Jean Richer, 1583.
  • Tisseur (Clair), Le Littré de la Grand’Côte : à l’usage de ceux qui veulent parler et écrire correctement, Lyon, Juré de l’Académie, impr. 1895.
  • Vandel (Philippe), « Pourquoi cette chanson : “Il court, il court, le furet” ? », Les Pourquoi ? [émission radiophonique], France Info, 8 octobre 2016.

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