On ne sort de l’ambiguïté…

par | Publié le 18.07.2026, mis à jour le 18.07.2026 | Ambiguïté

«

On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment.

»

Cette citation prêtée à Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz, est particulièrement appréciée des hommes politiques et des commentateurs des affaires publiques. On en trouve aussi cette variante :

On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens.

Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz, « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses […] — Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz », dans Dicocitations1 [en ligne].

Cela crée un premier doute sur son authenticité ; le second étant que notre phrase ne se relève qu’en 1980 !

Un des plus lucides diplomates de l’Ancien Régime, ministre des affaires étrangères au temps de la guerre de Sept Ans, le cardinal de Bernis a dit un jour qu’« un homme, comme un peuple, ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ».

Jacques Attali, « La crise est finie », Le Monde, 1er mars 1980, p. 1.

Deux remarques s’imposent : le pronom indéfini on laisse la place à un long sujet ; surtout, le cardinal François Joachim de Pierre de Bernis se substitue au cardinal de Retz ! Le doute sur la parenté de notre formule ne fait que s’accroître. Celle-ci est attribuée au cardinal de Retz en 19862 dans l’épigraphe d’un livre de Marie-France Pisier… C’est peut-être le journaliste Franz-Olivier Giesbert qui nous livre la clé de l’énigme dans sa biographie de François Mitterrand :

C’est toujours quand on croit l’avoir percé qu’on cesse de le comprendre. Il était double, il était triple. Au début des années 70, je crois avoir fait la fortune d’une formule qu’il avait prononcée devant moi : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. » Sur le coup, il l’avait attribuée au cardinal de Retz. Ne la trouvant pas dans les Mémoires de celui-ci, je m’en étais ouvert à François Mitterrand. « Si le mot n’est pas de lui, m’avait-il dit, eh bien, il est du cardinal de Bernis. » Vérification faite, ce n’était pas le cas.

Mais[,] même si cette formule attribuée au cardinal de Retz avait été de lui, elle lui ressemblait trop pour qu’il acceptât d’en reconnaître la paternité. Cet homme n’aimait pas se découvrir.

Franz-Olivier Giesbert, François Mitterrand, p. 11.

Tout s’explique : la première attestation de la citation en 1980, les multiples attributions (au cardinal de Bernis et au cardinal de Retz). Le témoignage de Giesbert est d’ailleurs confirmé par celui de Jean-François Revel, ancien compagnon de route de Mitterrand :

Et, comme je ne souscrivais pas à l’une des maximes favorites de Mitterrand, qui était : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment », je refusai d’y rester et j’obtins de lui qu’il vînt visiter Dardel en sa mairie pour le mettre en demeure de choisir son camp.

Jean-François Revel, Mémoires, p. 387.

Et par celui de Roland Dumas, un de ses plus fidèles lieutenants :

Je ne parviens pas à lui faire préciser sa pensée. L’ambiguïté, toujours. L’une de ses maximes favorites est celle du cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. »

Roland Dumas, « 19 août 1991 », dans Politiquement incorrect.

Comme le suggère Giesbert à demi-mot, il y a une vraie possibilité pour que l’ancien président de la République soit l’auteur de notre bon mot. Jacques Attali, cité plus haut, a été son proche conseiller ; et Marie-France Pisier a été l’épouse de Georges Kiejman, autre compagnon de route de Mitterrand. Bref, tout nous ramène à ce dernier, personnage ambigu par excellence et que la rouerie aurait pu conduire à créer une citation dont il aurait attribué la paternité à d’autres !

Notes

1. Cf. pour la première attestation « 1988 : l’année présidentielle », La Dépêche du Midi, 2 janvier 1988, p. 2.

2. La même année, Bernard Destremau attribuait « En Orient, on ne sort de l’équivoque qu’à son détriment » à un homme politique libanais (Le Cinquième Set, p. 179).

Sources

  • « 1988 : l’année présidentielle », La Dépêche du Midi, 2 janvier 1988, p. 2.
  • Attali (Jacques), « La crise est finie », Le Monde, 1er mars 1980, p. 1 et 23.
  • Bernis (François Joachim de Pierre de), Mémoires, éd. Philippe Bonnet, nouvelle éd., Paris, Mercure de France (coll. « Le Temps retrouvé »), DL 1986.
  • Destremau (Bernard), Le Cinquième Set : du tennis à la diplomatie, 1930-1983, Paris, Éditions France-Empire, DL 1986.
  • Dumas (Roland), Politiquement incorrect : secrets d’État et autres confidences, carnets 1984-2014 [ePub], sous la dir. d’Alain Bouzy, Paris, Cherche midi (coll. « Documents »), cop. 2015.
  • Gagnière (Claude), Le Bouquin des citations : 10 000 citations de A à Z, Paris, Robert Laffont (coll. « Bouquins »), DL 2001.
  • Giesbert (Franz-Olivier), François Mitterrand : une vie, Paris, Éditions du Seuil, DL 1996.
  • Pisier (Marie-France), Je n’ai aimé que vous, Paris, Bernard Grasset, DL 1986.
  • Retz (Jean-François Paul de Gondi, cardinal de), Mémoires, 4 vol., Amsterdam, Jean Frédéric Bernard, 1717.
  • Retz (Jean-François Paul de Gondi, cardinal de), « Mémoires », « La Conjuration du comte Jean-Louis de Fiesque », « Pamphlets », éd. Maurice Allem et Édith Thomas, [Paris], Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), DL 1956.
  • Retz (Jean-François Paul de Gondi, cardinal de), « Mémoires » précédés de « La Conjuration du comte de Fiesque », éd. Simone Bertière, [Paris], Le Livre de poche/Classiques Garnier (coll. « La Pochothèque », série « Classiques modernes »), cop. 1998.
  • Retz (Jean-François Paul de Gondi, cardinal de), « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses […] — Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz », dans Dicocitations : le dictionnaire des citations [en ligne], Frédéric Jézégou et Dicocitations SAS, cop. 2001-2026 [consulté le 16 juillet 2026].
  • Revel (Jean-François), Mémoires : le voleur dans la maison vide, [Paris], Plon, DL 1997.

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