La vertu est…

par | Publié le 20.03.2023, mis à jour le 30.10.2023 | Vertu

«

La vertu est la santé de l’âme.

»

Cette formule est attribuée au moraliste Joseph Joubert (1754-1824) par Maurice Maloux dans son Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes. On la trouve effectivement dans un ouvrage posthume :

La vertu est la santé de l’âme. Elle fait trouver de la saveur aux moindres feuilles de la vie.

Joseph Joubert, Pensées, Essais et Maximes, vol. I, p. 261.

Il faut néanmoins dire que Joubert n’est pas le créateur de notre citation, qui se relève au xviie siècle :

[…] la vertu est la santé de l’ame, comme les passions en sont les maladies, & les infirmitez […].

Léonard de Marandé, Morales chrestiennes du theologien françois, vol. I, p. 860.

Un peu avant, on relève la même phrase avec une inversion des mots :

La santé de l’ame est la vertu, & la perfection de la vertu est l’amour de Dieu […].

Marin Mersenne, Traité de l’harmonie universelle, p. [335].

Si l’on remonte au xvie siècle, on trouve déjà en italien :

[…] come la virtù è la salute dell’animo cosi il [v]itio è la infirmità sua1 […].

 

[…] comme la vertu est la santé de l’esprit, le vice aussi est la maladie d’iceluy […].

Giambattista Cinzio Giraldi, Dialogues philosophiques, p. 272.

Nous devons préciser qu’un certain nombre de ces ouvrages se réfèrent aux auteurs de l’Antiquité, chez qui l’on trouve déjà notre citation :

Ἀρίστων δ᾿ ὁ Χῖος τῇ μὲν οὐσίᾳ μίαν καὶ αὐτὸς ἀρετὴν ἐποίει καὶ ὑγίειαν ὠνόμαζε […].

 

Ariston de Chios de son côté établissait que la vertu était une quant à son essence, et il l’appelait la santé […].

Plutarque, De la vertu morale, dans Œuvres morales, vol. VII, 1re partie (« Traités de morale [27-36] »), 440 e-f2.

Ariston de Chios3 est un philosophe stoïcien du iiie siècle av. J.‑C. Il a étudié auprès de Zénon de Citium, fondateur de l’école stoïcienne.

C’est la pensée stoïcienne en général et peut-être celle d’Ariston en particulier qui influence Cicéron lorsqu’il écrit :

Ut enim4 corporis temperatio, cum ea congruunt inter se, e quibus constamus, sanitas sic animi dicitur, cum ejus judicia opinionesque concordant, eaque animi est virtus, quam alii ipsam temperantiam dicunt esse, alii obtemperantem temperantiæ præceptis et eam subsequentem nec habentem ullam speciem suam, sed sive hoc, sive illud sit, in solo esse sapiente.

 

Quand toutes les parties du corps s’accordent bien entre elles, cet heureux ajustement est la santé et, de même, quand il y a harmonie entre tous les jugements, toutes les idées, l’âme est dans un état de santé qui, pour les uns, est la vertu même que nous avons appelée maîtrise de soi, tandis que, pour d’autres, il est plutôt un effet, une suite de l’obéissance aux préceptes de cette vertu et non une vertu à part. Quoi qu’il en soit, il n’appartient qu’au sage.

Cicéron, Tusculanes, éd. Charles Appuhn, IV, xiii.

Cependant, Ariston lui-même n’a-t-il pas puisé son inspiration chez Platon ? Celui-ci fait dire à Socrate, dans une définition de la vertu en tant que modèle de la société :

Ἀρετὴ μὲν ἄρα, ὡς ἔοικεν, ὑγίειά τέ τις ἂν εἴη καὶ κάλλος καὶ εὐεξία ψυχῆς, κακία δὲ νόσος τε καὶ αἶσχος καὶ ἀσθένεια.

 

La vertu est donc, en quelque sorte, semble-t-il, la santé, la beauté, le bon état de l’âme, et le vice en est la maladie, la laideur et la faiblesse.

Platon, La République, IV, 444 d-e. ; Œuvres complètes, vol. VII (1re partie).

« La vertu est la santé de l’âme » n’est donc pas une citation du xviiie siècle, mais du ive siècle av. J.‑C. !

Notes

1. Le texte original contient la graphie fautive *nitio au lieu de vitio. L’ouvrage de Giraldi a d’abord été publié en italien sous le titre De gli Hecatommithi (p. 80).

2. Cf. Stoicorum Veterum Fragmenta, vol. I (« Zeno et Zenonis discipuli »), 375.

3. Dans Le Gai Savoir, Friedrich Nietzsche affirme : « La formule de prédilection propre à la thérapeutique morale (dont l’auteur est Ariston de Chios) : “La vertu est la santé de l’âme”, pour être praticable, devrait être tout au moins modifiée dans ce sens : “Ta vertu est la santé de ton âme” » (Le Gai Savoir, p. 146, III, § 120).

4. Dans son édition des Tusculanes, Georges Fohlen donne Est enim (Tusculanes, IV, xiii, 30).

Sources

  • Cicéron, Tusculanes, éd. et trad. Charles Appuhn, Paris, Garnier frères (coll. « [Classiques Garnier] »), [1934].
  • Cicéron, Tusculanes, éd. Georges Fohlen, trad. Jean Humbert, 2 vol., Paris, Les Belles Lettres (« Collection des universités de France »), 1964-1968.
  • Giraldi (Giambattista Cinzio), De gli Hecatommithi, 2 vol., Venise, Girolamo Scotto, 1566.
  • Giraldi (Giambattista Cinzio), Dialogues philosophiques et tres-utiles Italiens-François, touchant la vie Civile, trad. Gabriel Chappuys, Paris, Abel L’Angelier, 1583.
  • Joubert (Joseph), Pensées, Essais et Maximes, 2 vol., Paris, Charles Gosselin, 1842.
  • Maloux (Maurice), Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes, Paris, Larousse (coll. « Références Larousse », série « Langue française »), DL 1980 (éd. 1991).
  • Marandé (Léonard de), Morales chrestiennes du theologien françois, 3 vol., Paris, Michel Soly, 1645-1648.
  • Mersenne (Marin), Traité de l’harmonie universelle, Paris, Guillaume Baudry, 1627.
  • Nietzsche (Friedrich), Le Gai Savoir : la gaya scienza, éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari, trad. Pierre Klossowski, éd. revue, corrigée et augmentée par Marc Buhot de Launay, [Paris], Gallimard (coll. « Folio », série « Essais »), DL 2016.
  • Platon, La République, éd. et trad. Émile Chambry, 3 vol., Paris, Les Belles Lettres (« Collection des universités de France »), 1932-1934 ; Œuvres complètes, vol. VI, VII (1re partie) et VII (2de partie).
  • Plutarque, De la vertu morale, dans Œuvres morales, éd. et trad. Jean Dumortier et Jean Defradas, Paris, Les Belles lettres (« Collection des universités de France »), 1966, vol. VII, 1re partie (« Traités de morale [27-36] »).
  • Stoicorum Veterum Fragmenta, éd. Hans von Arnim, Stuttgart, B. G. Teubner, 1964, vol. I (« Zeno et Zenonis discipuli »).

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