Rien ne peut compenser…

par | Publié le 14.07.2026, mis à jour le 14.07.2026 | Enfant

«

Rien ne peut compenser une seule larme d’un seul enfant.

»

Cette citation de Fiodor Dostoïevski, à valeur proverbiale, est magnifiée par la répétition de l’adjectif seul. On la trouverait dans Les Frères Karamazov. Le conditionnel est employé ici, car elle figure bien au sein de… La Pesanteur et la Grâce, de Simone Weil !

— Dire comme Ivan Karamazov : rien ne peut compenser une seule larme d’un seul enfant.

Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, p. 93.

Un autre passage du même ouvrage nous met la puce à l’oreille :

Discours d’Ivan dans les Karamazov : « Quand même cette immense fabrique apporterait les plus extraordinaires merveilles et ne coûterait qu’une seule larme d’un seul enfant, moi je refuse. »

Id., ibid., p. 88.

La première citation est donc une synthèse de la seconde (l’absence de guillemets le confirmant), mais cette dernière est-elle juste ? Une vérification dans l’œuvre originale s’impose :

Видишь ли, Алеша, вѣдь можетъ быть и дѣйствительно такъ случится что, когда я самъ доживу до того момента, али воскресну чтобъ увидать его, то и самъ я пожалуй воскликну со всѣми смотря на мать обнявшуюся съ мучителемъ ея дитяти : « Правъ Ты Господи ! » но я не хочу тогда восклицать. Пока еще время спѣшу оградить себя, а потому отъ высшей гармоніи совершенно отказываюсь. Не стоитъ она слезинки хотя бы одного только того замученнаго ребенка, который билъ себя кулачонкомъ въ грудь и молился въ зловонной конурѣ своей неискупленными слезками своими къ « Боженькѣ ! » Не стоитъ потому что слезки его остались неискупленными.

 

Crois-moi, Aliocha, il se peut que je vive jusqu’à ce moment ou que je ressuscite alors, et je m’écrierai peut-être avec les autres, en regardant la mère embrasser le bourreau de son enfant : « Tu as raison. Seigneur ! » mais ce sera contre mon gré. Pendant qu’il est encore temps, je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant, une larme de cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le « bon Dieu » dans son coin infect ; non, elle ne les vaut pas, car ces larmes n’ont pas été rachetées.

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Братья Карамазовы, vol. I, p. 385 ; trad. Henri Mongault, Les Frères Karamazov, vol. I, p. 342-343.

Comme on le voit, de déformation en déformation, on est assez loin, en tout cas sur la forme, de la phrase attribuée à l’écrivain russe.

Sources

  • Dostoïevski (Fiodor Mikhaïlovitch), « “Rien ne peut compenser une seule larme d’un seul enfant” », « Citations », Le Figaro/Evene [en ligne], s. d. [consulté le 14 juillet 2026].
  • Dostoïevski (Fiodor Mikhaïlovitch), Братья Карамазовы, 2 vol., Saint-Pétersbourg, Frères Panteleev, 1881.
  • Dostoïevski (Fiodor Mikhaïlovitch), Les Frères Karamazov, éd. et trad. Henri Mongault, 2 vol., [Paris], Gallimard (coll. « Folio »), 1988.
  • Weil (Simone), La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, DL 1948.

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