Être un ennemi…

par | Publié le 11.01.2026, mis à jour le 11.01.2026 | États-Unis

«

Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être leur ami est fatal.

»

Cette citation, attribuée à Henry Kissinger, se trouve sous différentes formes, ce qui la rend suspecte. On la relève en 1992 :

S’il est dangereux de se présenter comme un ennemi des États-Unis, il peut être aussi fatal d’être un ami des États-Unis.

Joseph Bahout, « Si l’Arabie doit rester séoudite », Les Cahiers de l’Orient, no 25-26, p. 102-103.

Et en 1989 :

Il est peut-être dangereux de se dresser en ennemi des États-Unis. Mais se poser en ami de notre pays peut être, à coup sûr, fatal.

François Puaux, La Politique internationale des années quatre-vingt, p. 223.

Le dernier ouvrage cité nous donne le contexte de son énonciation : l’abdication du chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, soutenu puis lâché par les Américains. La plus ancienne attestation, en anglais, bien sûr, remonte à 1974. Elle émane de William F. Buckley Jr, journaliste et délégué des Nations unies, qui a déclaré que Kissinger avait prononcé notre phrase lors d’un appel téléphonique entre les deux hommes en novembre 1968 :

Word should be gotten to Nixon if Thieu meets the same fate as Diem, the word will go out to the nations of the world that it may be dangerous to be America’s enemy, but to be America’s friend is fatal.

 

Il faut faire savoir à Nixon que si Thieu subit le même sort que Diem, le message sera clair pour les nations du monde entier : il peut être dangereux d’être l’ennemi des États-Unis, mais être leur ami est fatal.

Henry Kissinger, cité dans William Frank Buckley Jr, United Nations Journal, p. 56-571 ; notre trad.

Comme on le constate, le contexte n’est donc pas l’abdication du chah d’Iran, mais l’abandon par les Américains de gouvernants du Sud-Vietnam qu’ils ont contribué à installer au pouvoir. Ngô Đình Diệm, soutenu par les États-Unis pour diriger la république du Vietnam (Sud-Vietnam), suivait la ligne de ces derniers jusqu’à ce qu’il refuse de laisser entrer des troupes de combat américaines sur son territoire, qu’il assimilait à une occupation étrangère. La CIA a alors encouragé et financé un coup d’État, fomenté par le général Dương Văn Minh, qui a conduit à l’arrestation et à la mise à mort en 1963 de Diệm et de son frère, maquillée en suicide. Les successeurs du général Minh, dont Nguyễn Văn Thiệu, ont ensuite donné aux Américains l’autorisation d’envoyer leurs forces au Sud-Vietnam. À la mort du président Diệm, Tran Lê Xuân, sa belle-sœur, surnommée « Madame Nhu », a fait une déclaration (prémonitoire) proche de celle de Kissinger et, pour le coup, tout à fait authentique :

Many Asians at the 52d Conference of Interparlimentary Union (in Belgrade, Yugoslavia) have told me, seeing our ordeal :

« Whoever has the Americans as allies does not need any enemies. »

I did not believe them but if the news is true, if really my family has been treacherously killed with either the official or unofficial blessing of the American Government, I can predict to you all that the story in Viet Nam is only at its beginning.

 

De nombreux Asiatiques présents à la 52e conférence de l’Union interparlementaire (à Belgrade, en Yougoslavie) m’ont dit, en voyant notre calvaire :

« Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis2. »

Je ne les croyais pas, mais si cette nouvelle est vraie, si ma famille a vraiment été traîtreusement assassinée avec la bénédiction officielle ou officieuse du gouvernement américain, je peux vous prédire à tous que l’histoire du Vietnam n’en est qu’à ses débuts.

Trần Lệ Xuân, « Mrs. Nhu’s Statement : “Treason Does Not Pay” », propos recueillis, The Sunday Star, 3 novembre 1963, p. A 6 ; notre trad.

L’attribution de notre citation à Kissinger repose donc sur le seul témoignage de Buckley Jr, consigné six ans après une conversation téléphonique avec celui-là. Si les propos sont plausibles, ils ont pu être déformés avec le temps.

Notes

1. Cf. également William Frank Buckley Jr, « Henry Kissinger Comes to Town », Sunday Daily Record, 13 octobre 1974, p. B 2.

2 Cf. également With such friends, one hardly needs enemies (« Avec de tels amis, on n’a guère besoin d’ennemis »), dans Gregory Titelman , Random House Dictionary of America’s Popular Proverbs and Sayings.

Sources

  • Bahout (Joseph), « Si l’Arabie doit rester séoudite », Les Cahiers de l’Orient, 1er et 2e trimestre 1992, no 25-26 (« Vers quel ordre arabe ? »), p. 71-106.
  • Branca (Éric), « Quand l’Empire n’a plus besoin de toi : la longue liste des alliés sacrifiés par Washington », L’Émission historique [vidéo, en ligne], Tocsin +, 2 décembre 2025 [consulté le 9 janvier 2026].
  • Buckley Jr (William Frank), United Nations Journal : A Delegate’s Odyssey, New York (N. Y.), G. P. Putnam’s Sons, cop. 1974.
  • Buckley Jr (William Frank), « Henry Kissinger Comes to Town », Sunday Daily Record (Morristown, N. J.), 13 octobre 1974, p. B 2.
  • Demery (Monique Brinson), Finding the Dragon Lady : The Mystery of Vietnam’s Madame Nhu, New York (N. Y.), Public Affairs, cop. 2014.
  • Liles (Jordan), « Did Kissinger Say It’s “Dangerous to Be America’s Enemy” but “Fatal” to Be Its Friend ? », Snopes [en ligne], 10 mars 2025 [consulté le 9 janvier 2026].
  • Puaux (François), La Politique internationale des années quatre-vingt : de Reagan à Gorbatchev, Paris, Presses universitaires de France (coll. « Perspectives internationales »), DL 1989.
  • Titelman (Gregory), Random House Dictionary of America’s Popular Proverbs and Sayings, 2e éd., New York (N. Y.), etc., Random House, cop. 2000.
  • Trần (Lệ Xuân), « Mrs. Nhu’s Statement : “Treason Does Not Pay” », propos recueillis, The Sunday Star (Washington DC), 3 novembre 1963, p. A 6.

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