L’islam, cette théologie…
«
L’islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies.
»
Qui a bien pu tenir des propos aussi sévères ? Apparemment, Mustafa Kemal, dit Atatürk, pourtant chef de l’État d’un pays musulman. La citation se trouve, entre autres, dans un roman de Franz-Olivier Giebert :
Ainsi, j’ai exclu un étudiant qui avait terminé son exposé par une citation de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et premier président de la république de Turquie de 1923 à 1938 : « L’islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies. »
Franz-Olivier Giesbert, Belle d’amour, p. 14.
Elle fait partie d’une diatribe qu’aurait tenue Kemal et qui est rapportée par le sulfureux Jacques Benoist-Méchin, spécialiste du monde arabe et auteur d’une volumineuse biographie du dirigeant turc :
Depuis plus de cinq cents ans, s’écriait-il dans ses moments de colère, les règles et les théories d’un vieux cheik arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la Constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’Islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies.
Jacques Benoist-Méchin, Mustapha Kémal, p. 323.
Le livre a été écrit en 1954, soit seize ans après la mort d’Atatürk. Quelle peut bien être la source de Benoist-Méchin, qu’il ne cite pas ? Il s’agit d’une des rares biographies parues du vivant du père de la Turquie, Grey Wolf, Mustafa Kemal :
Islam, this theology of an immoral Arab, is a dead thing.
L’Islam, cette théologie d’un Arabe immoral, est une chose morte !
Harold Courtenay Armstrong, Grey Wolf, Mustafa Kemal, p. 241 ; trad. Maurice et Soulié et Vaney, Mustafa Kemal, p. 208.
L’édition originale paraît en 1932, la version française l’année suivante. Son auteur, Harold Courtenay Armstrong, a occupé le poste d’attaché militaire de Grande-Bretagne auprès de la Turquie pendant la guerre d’indépendance. Dans un précédent ouvrage (Turkey and Syria Reborn, p. 194), il comparait Kemal à Mussolini. Dans Grey Wolf, comme le suggèrent le sous-titre et le portrait effrayant en couverture, il insiste. La publication de sa biographie a non seulement irrité le dirigeant turc1, mais elle a en outre été mal accueillie par les milieux officiels turcs2. On reproche au livre des propos agressifs, exagérés, voire fantaisistes3. Armstrong a pourtant bien fait partie des fonctionnaires britanniques à Istanbul et a même pu rencontrer Atatürk. Quoiqu’il admire ce dernier en tant que chef militaire, il lui prête des mœurs peu flatteuses (goût pour la boisson, le jeu et les femmes4), ce qui scandalise son premier traducteur en turc, Necmettin Sadak, proche compagnon de Kemal et fondateur du journal Akşam, dans lequel il écrit des articles au vitriol sur la biographie d’Armstrong5. Une chose étonne cependant : il n’est pas question de notre citation. Est-elle trop choquante pour le journaliste ? Quoi qu’il en soit, elle n’est guère contestée dans les années suivantes en Turquie (il faut dire que Grey Wolf y est interdit par un décret du conseil des ministres daté du 4 décembre 19336) ni en Occident.
En 1957, toutefois, Altemur Kilic, journaliste, écrivain et attaché de presse à Washington, a adressé une lettre au magazine Time, qui avait publié ladite citation, en arguant que les biographies l’ayant mentionnée ne font pas autorité et que, si Kemal a sécularisé la Turquie, il n’a jamais prôné l’athéisme ni n’a jamais été irrévérencieux envers l’islam, qu’il considérait avec un grand respect. Nous verrons que ces dernières affirmations sont à nuancer.
Il faut quand même attendre 2019 pour qu’un site turc de démystification, MalumatFuruş (« Atatürk’ün “Ahlaksız bir Arap’ın dini görüşlerinden oluşan İslam artık ölmüştür” dediği iddiası » [en ligne]), traite le sujet de manière approfondie. Celui-ci constate que notre citation ne figure pas dans les discours et déclarations d’Atatürk ni dans aucun témoignage le concernant. Il en conclut donc que les propos d’Armstrong relèvent de la fiction.
Voire ? L’historien et écrivain turc Atilla Oral a publié en 2011 une lettre qu’Atatürk avait adressée en 1931 à Tevfik Biyiklioglu, président de la Société historique turque, parce qu’il était mécontent des chapitres sur la place des Turcs dans l’Islam et l’histoire de l’Islam au sein des manuels scolaires. Voici comment Kémal commence sa missive :
Arabistan yarımadasının kumsal çöllerinden ; (Ikre, Bismi, Rabbi) safsatasını esas tutmuş olan Araplar, uygar dünyada, bilhassa Türk zengin uygar bölgelerinde bu ilkel ve cahiliyet devrinin simgesi olan ilkeye dayanarak yapmadıkları tahrifat kalmamıştır. Bu zihniyetle hareket edenler İslam’dan önce evrensel Türk uygarlığının bütün belgelerini imha etmekte engel görmediler.
Les Arabes, qui s’appuyaient sur le non-sens du « Ikre, Bismi, Rabbi7 », hérité des déserts de la péninsule arabique, ont commis toutes sortes de falsifications dans le monde civilisé, et notamment dans les régions riches et civilisées de Turquie, en se fondant sur ce principe, symbole de cette époque primitive et ignorante. Ceux qui agissaient avec cette mentalité ne virent aucun obstacle à détruire tous les témoignages de la civilisation turque universelle antérieurs à l’islam8.
Mustafa Kemal, Lettre à la présidence de la Société historique turque du 17 août 1931, cité dans Atilla Oral, Atatürk’ün sansürlenen mektubu, p. 61.
Il existe d’autres déclarations de Kemal contre la religion et particulièrement contre la religion musulmane, avérées ou douteuses, parfois violentes9, ce qui fait de lui un auteur possible de notre citation. Toutefois, en l’absence de preuve formelle, on se gardera de la lui attribuer.
Notes
1. Cependant, selon certains auteurs, après avoir lu le livre que lui consacrait Armstrong, Atatürk aurait déclaré :
« Bunun ithalini menetmekle hükümet hataya düşmüş, adamcağız yaptığımız sefahati eksik yazmış, bu eksiklerini ben ikmal edeyim de kitaba müsaade edilsin ve memlekette okunsun ! »
« Le gouvernement a commis une erreur en interdisant son importation ; ce pauvre homme n’a pas suffisamment décrit les excès que nous avons commis. Je vais combler ces lacunes afin que le livre soit autorisé et puisse être lu dans le pays ! »
Ali Kılıç, Atatürkʼün hususiyetleri, p. 97 ; notre trad.
Pour Falih Rıfkı Atay (Çankaya, p. 12), Grey Wolf était même le livre sur lui que le dirigeant turc préférait !
2. Et aussi les compatriotes d’Armstrong. La diplomatie britannique, par exemple, s’inquiétait de la possibilité d’une réaction négative de la Turquie.
3. Mustafa Yılmaz écrira plus tard : « kitabın belli sayfaları saldırgan, gerçekle ilgisi olmayan abartılı ve mümkün olmayacak şeyleri kapsıyordu » (« certaines pages contenaient des propos agressifs, exagérés, sans rapport avec la réalité et relatant des événements impossibles ») [« Harold C. Armstrong’un “Grey Wolf Mustafa Kemal an Intimate Study of a Dictator” (Bozkurt-Mustafa Kemal) Kitabı Üzerine », Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, vol. XI, no 33, p. 723 ; notre trad.]. Puis Andrew Mango : « Grey Wolf was a sensational mixture of gossip and men’s club racism » (« Grey Wolf était un mélange sensationnel de potins et de racisme typique des clubs masculins ») [Atatürk, p. 506 ; notre trad.]. Enfin Ceyda Özmen : « Combining political events of the era, memories, facts, and fiction, Armstrong’s work appears to be more a fictive story displaying a biased portrait of Ataturk than a historical study » (« Combinant événements politiques de l’époque, souvenirs, faits et fiction, l’œuvre d’Armstrong semble davantage être une histoire fictive présentant un portrait biaisé d’Atatürk qu’une étude historique ») [« Retranslating in a Censorial Context : H. C. Armstrong’s Grey Wolf in Turkish », dans Perspectives on Retranslation, p. 46 ; notre trad.].
4. « Il se retrancha dans la société des hommes, particulièrement de ceux qui le traitaient avec déférence, et rechercha la compagnie des filles perdues. Avec elles, dans les cafés et les mauvais lieux, il se sentait à l’aise et buvait jusqu’à l’aube. Il prit aussi l’habitude de jouer aux cartes et aux dés sans choisir ses partenaires. Il goûta à tous les vices, endommagea sa santé, contracta une maladie qui acheva de le rendre misogyne, et l’incita à rechercher les jeunes hommes » (Mustafa Kemal, p. 52).
5. Necmettin Sadak, « Boz Kurt : Mustafa Kemal », Akşam, 8 décembre 1932, p. 1 et 7, 9 décembre 1932, p. 1-2, 10 décembre 1932, p. 1 et 8, 11 décembre 1932, p. 1-2, 12 décembre 1932, p. 1 et 4, 13 décembre 1932, p. 1, 14 décembre 1932, p. 1-2, 15 décembre 1932, p. 1, 16 décembre 1932, p. 1, 17 décembre 1932, p. 1-2, 18 décembre 1932, p. 1-2 et 19 décembre 1932, p. 1-2.
6. À la suite d’un article sur le livre d’Armstrong d’un certain C. M. Laroche publié dans le Journal des débats politiques et littéraires, ce journal a également été interdit par un décret du conseil des ministres daté du 11 décembre 1934. La première traduction à peu près complète en turc de Grey Wolf date de 1996, mais a été retirée de la circulation pour diffamation l’année suivante. On trouve en tout cas notre citation dans la 6e édition de 1998 (p. 170).
7. « Lis, au Nom de ton Seigneur » (Coran, lxvi, 1).
8. À la fin des années 1920, on trouvait déjà dans les Medenî bilgiler, manuscrits de Kemal visant à concevoir un manuel d’instruction civique adapté aux écoles secondaires :
« Kralların ve padişahların baskısına, dinler dayanak olmuştur. Krallar, halifeler, padişahlar etraflarını alan papazlar, hocalar tarafından yapılmış özendirmelerle, ilahi hukuka dayanmışlardır. Egemenlik, bu hükümdarlara Allah tarafından verilmiş olduğu düşüncesi uydurulmuştur. »
« Les religions ont servi de fondement à l’oppression exercée par les rois et les sultans. Les rois, les califes et les sultans se sont appuyés sur le droit divin, encouragés en cela par les prêtres et les oulémas qui les entouraient. L’idée selon laquelle la souveraineté avait été conférée à ces souverains par Dieu a été inventée de toutes pièces. »
Mustafa Kemal Atatürk, Medenî bilgiler, p. 54 ; notre trad.
Puis dans un manuel d’histoire pour les lycées, supervisé par Atatürk :
« Kâbenin kutsiyetini yahudi an’anelerine de raptetmişlerdi. Bu uydurmalara göre İbrahim, karısı Hacer ile oğlu İsmaili buraya getirmişti ; Zemzem de onlar için fışkırmıştı ; İbrahim, oğlu İsmail ile birlikte Kâbeyi bina etmişlerdi. Cebrail kendilerine o zaman beyaz ve mücellâ olan Haceriesvedi getirmişti ; bu taş soradan günahkârların ellerini sürmelerinden dolayı kararmıştı. Bunların hepsi, bittabi, soradan uydurulmuş masallardır. »
« Ils [les habitants de La Mecque] avaient également attribué le caractère sacré de la Kaaba aux traditions juives. Selon ces inventions, Abraham aurait amené ici sa femme Hagar et son fils Ismaël ; c’est pour eux que la source de Zamzam aurait jailli ; Abraham aurait construit la Kaaba avec son fils Ismaël. C’est alors que Gabriel leur avait apporté la Hajar al-Aswad, qui était alors blanche et brillante ; cette pierre s’est ensuite noircie à cause des mains des pécheurs qui l’ont touchée. Tout cela n’est bien sûr que des contes inventés par la suite. »
Tarih, vol. II, p. 85 ; notre trad.
9. On notera ses propos rapportés par le général Kâzım Karabekir lors d’une réunion du Comité scientifique au foyer turc le 14 août 1923 :
« Evet Karabekir ; Arapoğlu’nun yavelerini Türk oğullarına öğretmek için Kur’an’ı Türkçe’ye tercüme ettireceğim ve böylece de okutturacağım ! Tâ ki budalalık edip de aldanmakta devam etmesinler ! »
« Oui, Karabekir ; je ferai traduire le Coran en turc pour enseigner les sornettes de l’Arabe [le prophète Mahomet] aux fils de la Turquie, et je leur ferai ainsi lire ce texte ! Afin qu’ils cessent de se comporter comme des imbéciles et de se laisser tromper ! »
Mustafa Kemal Atatürk, Paşaların kavgası, p. 141 ; notre trad.
Et la fin d’un de ses derniers discours prononcés à l’Assemblée nationale, en 1937 :
« Dünyaca malum olmuştur ki bizim devlet idaresindeki ana programımız, Cumhuriyet Halk Partisi programıdır. Bunun kapsadığı prensipler, idarede ve siyasette bizi aydınlatıcı ana hatlardır. Fakat bu prensipleri gökten indiği sanılan kitapların dogmalarıyla asla bir tutmamalıdır. Biz ilhamlarımızı, gökten ve gaipten değil, doğrudan doğruya hayattan almış bulunuyoruz. »
« Il est désormais de notoriété publique que notre programme principal en matière d’administration publique est celui du Parti républicain du peuple. Les principes qu’il englobe constituent les grandes lignes qui guident notre action dans les domaines de l’administration et de la politique. Cependant, il ne faut en aucun cas assimiler ces principes aux dogmes de livres que l’on croit tombés du ciel. Nous puisons notre inspiration non pas dans le ciel ni dans l’au-delà, mais directement dans la vie. »
Mustafa Kemal Atatürk, Söylev ve demeçleri, vol. III, p. 258 ; notre trad.
Sources
- Armstrong (Harold Courtenay), Turkey and Syria Reborn : A Record of Two Years of Travel, Londres, John Lane the Bodley Head Ltd., 1930.
- Armstrong (Harold Courtenay), Grey Wolf, Mustafa Kemal : An Intimate Study of a Dictator, 3e éd., Londres, Arthur Barker, 1932.
- Armstrong (Harold Courtenay), Mustafa Kemal, trad. Maurice et Soulié et Vaney, Paris, Payot, 1933.
- Armstrong (Harold Courtenay), Bozkurt : Kemal Atatürk’ün yaşamı, trad. Gül Çağalı-Güven, 6e éd., Arba Yayınları, Istanbul, 1998.
- « Atatürk’ün “Ahlaksız bir Arap’ın dini görüşlerinden oluşan İslam artık ölmüştür” dediği iddiası », dans MalumatFuruş [en ligne] MalumatFuruş, 2019 [consulté le 6 août 2026].
- Atatürk (Mustafa Kemal), Medenî bilgiler : Türk milletinin el kitabı, 2e éd., Toplumsal Dönüşüm Yayınları, Istanbul, 2010.
- Atatürk (Mustafa Kemal), Söylev ve demeçleri [PDF], éd. Yüksel Özgen, 3 vol., Ankara, Atatürk Araştırma Merkezi/Türk İnkılâp Tarihi Enstitüsü, 2024.
- Atay (Falih Rıfkı), Atatürk’ün doğumundan ölümüne kadar, Istanbul, Pozitif Yayınları, s. d.
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- Çeçen (Fehmi İlkay), Atatürk’ün kaleminden yaratılış ve din : Atatürk’ün yaratılış ve din kavramı üzerine resmi belgelere ve eğitim müfredatına yansıyan görüşleri ve el yazıları, Istanbul, Yüzleşme Yayınları, cop. 2021.
- Coran (Le), éd et trad. Denise Masson, [Paris], Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), DL 1967.
- Giesbert (Franz-Olivier), L’Immortel, [Paris], Belle d’amour, [Paris], Gallimard, DL 2017.
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- Kılıç (Altemur), « Turk’s Talk », « Letters », Time, 15 juillet 1957.
- Kılıç (Ali), Atatürkʼün hususiyetleri, s. l., Cumhuriyet Yayınları, 1998.
- Kocahanoğlu (Osman Selim), Atatürk’ün üç muhalifi, Istanbul, Temel Yayınları, 2010.
- La Roche (C. M.), « Au jour le jour : le “loup gris” », Journal des débats politiques et littéraires, 27 septembre 1934, p. 1.
- Mango (Andrew), Atatürk, Woodstock (N. Y.)/New York (N. Y.), Overlook Press, cop. 1999.
- Oral (Atilla), Atatürk’ün sansürlenen mektubu, Istanbul, Demkar Yayınevi, 2011.
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- Tarih, 4 vol., Istanbul, Devlet Matbaası, 1931.
- « Turkey : Moment of Ecstasy », « Foreign News », Time, 24 juin 1957, p. 36.
- Yılmaz (Mustafa), « Harold C. Armstrong’un “Grey Wolf Mustafa Kemal an Intimate Study of a Dictator” (Bozkurt-Mustafa Kemal) Kitabı Üzerine », dans Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, 1er novembre 1995, vol. XI, no 33, p. 721-756.
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