Me direz-vous, Monsieur…
«
Me direz-vous, Monsieur, ce que signifient tous ces talons rouges que je vois ce soir ?
»
Voilà la question que pose Philippe d’Orléans, surnommé Monsieur, à un membre de la famille de Montboissier1. Déroulons le fil de l’histoire qui conduit à cette interrogation. Monsieur a un goût certain pour la toilette et les déguisements. Au cours du carnaval de 1662, il se rend à Paris, chaussé de ses hauts talons, où il va de bal en bal en traversant la place des abattoirs. C’est donc les talons rouges de sang qu’il rentre à Versailles et prend place au conseil de Louis XIV, son frère. Le soir, après avoir complètement changé de tenue, il est étonné de voir dans les appartements du roi tous les gentilshommes présents porter des talons rouges. D’où sa question. Montboissier répond alors à Monsieur que c’est bien ainsi chaussé qu’il était arrivé le matin. Le frère de Louis XIV comprend qu’il vient de lancer une mode durable à son insu.
La vogue des talons rouges à la cour du roi a une origine cocasse et inattendue. Sauf qu’il n’y a rien de vrai là-dedans. L’anecdote n’est pas attestée avant… 1930 ! Et elle figure dans un ouvrage justement intitulé Contes et légendes de Paris et de Montmartre. En réalité, Louis XIV n’a pas attendu Monsieur pour porter des talons rouges. Ceux-ci apparaissent dès 1647 à ses bottes tandis qu’il n’est encore qu’un enfant.
Juste d’Egmont, Portrait équestre du jeune Louis XIV partant pour la chasse, cop. Carolus.
Il semblerait que ce dernier ait eu en effet un penchant pour le rouge et qu’il ait lui-même lancé la mode des talons rouges en France2. À partir de 1660, les représentations de Louis XIV en talons rouges se multiplient.
Louis Boudan, Louis XIV vers 1660, cop. Bibliothèque nationale de France.
Louis Boudan, Louis XIV vers 1670, cop. Bibliothèque nationale de France.
Les membres de la cour ne sont pas en reste, comme en témoignent les impressionnants souliers de Monsieur3.
Jean Tholance, Souliers portés par Philippe Ier, duc d’Orléans en 1660, cop. Les Arts décoratifs/Jean Tholance.
Pourtant, on relève peu d’attestations des talons rouges dans les documents écrits de l’époque : Rougir le talon d’un soulié (« Rougir »), rougir, ou noircir un talon (« Talon ») dans le dictionnaire de Pierre Richelet. En 1700, Pierre Jacques Brillon fait du talon rouge un accessoire des petits-maîtres de la ville4. Talons rouges devient même à partir de 17505 une expression désignant un homme de la cour élégant et raffiné portant cette sorte de souliers. Stéphanie-Félicité Du Crest, comtesse de Genlis, parle ainsi de la vogue des talons rouges jusqu’à la Révolution :
« Dans l’ancienne cour, tous les hommes présentés (c’est-à-dire, ceux qui montoient dans les carrosses du roi) avoient des souliers à talons rouges. Nul règlement, nulle ordonnance n’empêchoit les autres d’en avoir aussi ; et jamais on n’a vu d’hommes, même de gentilshommes n’étant point de la cour en porter. »
Stéphanie-Félicité Du Crest, comtesse de Genlis, Mémoires inédits…, vol. X, p. 398.
L’origine farfelue des talons rouges de Monsieur maculés de sang est malheureusement reprise par des auteurs peu rigoureux, par exemple un humoriste et une romancière en mal de reconnaissance qui multiplient les erreurs et les approximations dans leur chapitre6. Il faut dire à leur décharge que le récit erroné figure même sur Wikipédia7.
Notes
1. Charles Quinel et Adhémar de Montgon, « Le premier talon rouge », dans Contes et légendes de Paris et de Montmartre, p. 217-220.
2. En France, car, dans d’autres pays, les talons rouges apparaissent dès le début des années 1630.
3. « Il convient […] d’être prudent quant à l’attribution des souliers à Monsieur, bien que celle-ci soit tout à fait plausible », note Denis Bruna (« Les talons rouges de Monsieur », § 2, dans Dans l’atelier de Michel Pastoureau).
4. Pierre-Jacques Brillon, Le Theophraste moderne, p. 323. Un petit-maître est un jeune élégant à l’allure maniérée et prétentieuse.
5. Charles Collé, « Mars, 1750 », dans Journal historique, vol. I, p. 169. Cf. aussi id., Chansons nouvelles et gaillardes, sur les plus beaux airs de ce temps, p. 8.
6. Nathalie Gendrot et Guillaume Meurice, Le Fin Mot de l’histoire, p. 155.
7. « Us et coutumes à la cour de Versailles », dans Wikipédia [en ligne].
Sources
- Base historique du vocabulaire français [en ligne], Analyse et traitement informatique de la langue française/CNRS/Universités Nancy-I et Nancy-II, s. d. [consulté le 20 février 2026].
- Bologne (Jean-Claude), Histoire de la coquetterie masculine, Paris, Perrin (coll. « Pour l’histoire »), DL 2011.
- Boudan (Louis), Louis XIV vers 1660 [image], Paris, Bibliothèque nationale de France, [ca 1660], coll. Gaignières, 1235.
- Boudan (Louis), Dessin de Louis XIV vers 1660 [image], Paris, Bibliothèque nationale de France, [ca 1660], coll. Clairambault, 633, fo 313.
- Boudan (Louis), Louis XIV vers 1670 [image], Paris, Bibliothèque nationale de France, [ca 1660], coll. Gaignières, 1236.
- Brillon (Pierre-Jacques), Le Theophraste moderne, ou Nouveaux Caractéres sur les mœurs, La Haye, Meindert Uytwerf, 1700.
- Collé (Charles), Chansons nouvelles et gaillardes, sur les plus beaux airs de ce temps, nouvelle éd., Paris/Londres/Ispahan, s. n., 1753.
- Collé (Charles), Journal historique, ou Mémoires critiques et littéraires, éd. [Antoine-Alexandre Barbier], 3 vol., Imprimerie bibliographique, 1805-1807.
- Collecta : archive numérique de la collection Gaignières (1642-1715), Collecta [en ligne], s. d. [consulté le 20 février 2026].
- Costume historique (Le) : cinq cents planches, trois cents en couleurs, or et argent, deux cents en camaïeu, sous la dir. d’Albert Racinet, 6 vol., Paris, Firmin-Didot et Cie, 1888.
- Egmont (Juste d’), Portrait équestre du jeune Louis XIV partant pour la chasse [image], Chantilly, musée Condé, cop. RMN/Grand Palais, [1647].
- Gendrot (Nathalie) et Meurice (Guillaume), Le Fin Mot de l’histoire : 201 expressions pour épater la galerie, Paris, Flammarion, DL 2023.
- Genlis (Stéphanie-Félicité Du Crest, comtesse de), Mémoires inédits, sur le dix-huitième siècle et la Révolution française, depuis 1756 jusqu’à nos jours, 10 vol., Paris, Ladvocat, 1825.
- Quinel (Charles) et Montgon (Adhémar de), Contes et légendes de Paris et de Montmartre, nouvelle éd., Paris, Fernand Nathan (« Collection des contes et légendes de tous les pays »), 1930.
- Richelet (Pierre), Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, 2 t. en 1 vol., Genève, Jean Herman Widerhold, 1679-1680.
- Tholance (Jean), Souliers portés par Philippe Ier, duc d’Orléans en 1660 [image], cop. Les Arts décoratifs/Jean Tholance, s. d.
- « Us et coutumes à la cour de Versailles », dans Wikipédia : l’encyclopédie libre [en ligne], Wikimedia Foundation, [2004], mis à jour en 2026 [consulté le 20 février 2026].
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