L’égoïste, c’est celui…
«
L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi.
»
Ce bon mot est attribué à Eugène Labiche1 par plusieurs sites Internet et ouvrages de citations. On le relève sous différentes formes2 et sans source, ce qui n’est pas bon signe. Pourtant, la phrase n’apparaît nulle part dans l’œuvre de Labiche, quand bien même Marcel Achard la cite dans sa préface aux œuvres complètes du dramaturge3. Alors comment expliquer cette attribution ? probablement par le fait que certaines formules de Labiche rappellent la nôtre, particulièrement celle-ci :
Il a pensé beaucoup plus à lui qu’à moi… c’est un égoïste !
Eugène Labiche et Adolphe Choler, Un pied dans le crime, III, viii.
Gatinais a été choisi par son ami Gaudiband pour être le témoin du duel qui doit l’opposer à Blancafort. Or, quand il se rend au domicile de ce dernier pour fixer les conditions dudit duel, il découvre que ce Blancafort n’est autre que l’homme qui lui a sauvé la vie plusieurs années auparavant. C’est dans ces circonstances que Gatinais fait la déclaration reproduite ci-dessus. Pour Dominique Noguez4, l’affaire est entendue : Labiche doit être crédité de l’invention de la formule, qui a par la suite été en quelque sorte proverbialisée. Rien n’est moins sûr. D’abord, comme le rappelle Noguez, Labiche ayant écrit Un pied dans le crime avec Adolphe Choler, il ne saurait être considéré comme l’unique auteur de notre citation, si tant est qu’il le soit. Ensuite, le paradoxe si efficace de L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi est beaucoup moins présent dans la réplique de Labiche. Enfin, la formule moderne est plus ancienne que ne le croit Noguez, qui l’attribue à Henri de Régnier en 1929 :
À ce réquisitoire posthume il avait joint quelques « pensées », parmi lesquelles se rencontrait celle-ci : « L’égoïste est celui qui ne pense pas à moi », et une autre, recopiée des Maximes de La Rochefoucauld, où il est dit que, s’il est de bons mariages, il n’en est pas de délicieux.
Henri de Régnier, Lui ou les Femmes et l’amour, dans « Lui ou les Femmes et l’amour » suivi de « Donc… » et « Paray-le-Monial », p. 90.
Dès les années 1880, L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi est attribué à Ximénès Doudan5, un moraliste français antérieur à Labiche. Malheureusement, la formule est introuvable dans l’œuvre de Doudan. C’est en 1878 qu’on la relève pour la première fois sous la plume d’un certain Z., journaliste au Monde parisien :
On demandait à X… une définition de l’égoïste : « L’égoïste, dit-il, c’est celui qui ne pense pas à moi6. »
Z., « Notes », Le Monde parisien, 31 mai 1879, p. 10.
Qui est donc l’auteur de notre formule : Doudan, Labiche ou un anonyme ?
Notes
1. Elle est cependant d’Oscar Wilde pour Christian Roche et Jean-Jacques Barrère (« Égoïste », dans Le Bêtisier des philosophes) et d’André Gide pour Richard Chapon (« Réception de M. Jean d’Ormesson », dans Actes de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, 4e série, vol. XXX, p. 84).
2. « Un égoïste… un homme qui ne pense pas a moi » (« Égoïste », dans Le Petit Philosophe de poche, et Jean-Loup Chiflet, « Égocentrisme », dans Dictionnaire amoureux de l’humour), « Un égoïste, c’est un homme qui ne pense pas à moi » (Daniel Mativat et Louis Vachon, Dictionnaire de pensées politiquement tordues, 1061, et Maurice Maloux, « Égoïsme », dans Dictionnaire de l’humour et du libertinage), « Un égoïste est un homme qui ne pense pas à moi » (Marcel Achard, Préface, dans Eugène Labiche, Œuvres complètes, p. xviii).
3. Marcel Achard, ibid., loc. cit.
4. Dominique Noguez, Encore une citation, monsieur le bourreau !, p. 108.
5. Cf. Alexandre Le Clère, « Romans et nouvelles », Revue des livres nouveaux, no 160, p. 350 ; Jules Domergue, La Comédie libre-échangiste, p. 244.
6. On notera aussi en 1881 dans Mémoires d’un égoïste, de Raoul Michel : « Je ne pense pas à l’humanité qui ne pense pas à moi » (p. 1).
Sources
- Chapon (Richard), « Réception de M. Jean d’Ormesson », dans Actes de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, Bordeaux, Hôtel des sociétés savantes, 1976, 4e série, vol. XXX, p. 75-92.
- Chiflet (Jean-Loup), Dictionnaire amoureux de l’humour, Paris, Plon (coll. « Dictionnaire amoureux »), DL 2010, cop. 2012.
- Domergue (Jules), La Comédie libre-échangiste, Paris, Calmann-Lévy, 1891.
- Labiche (Eugène), Œuvres complètes, 8 vol., Paris, Club de l’honnête homme, cop. 1966.
- Labiche (Eugène), « Un égoïste… un homme qui ne pense pas à […] », dans Dicocitations : le dictionnaire des citations [en ligne], Frédéric Jézégou et Dicocitations, cop. 2001-2026 [consulté le 13 mars 2026].
- Labiche (Eugène) et Choler (Adolphe), Un pied dans le crime : comédie-vaudeville en trois actes, Paris, Librairie dramatique (coll. « Bibliothèque spéciale de la Société des auteurs compositeurs dramatiques »), 1866.
- Le Clère (Alexandre), « Romans et nouvelles », Revue des livres nouveaux, 1er juillet 1887, 7e année, no 160, p. 347-352.
- Maloux (Maurice), Dictionnaire de l’humour et du libertinage, Paris, Albin Michel, DL 1983.
- Mativat (Daniel) et Vachon (Louis), Dictionnaire de pensées politiquement tordues : un pavé dans la mare, Montréal (Québec), Triptyque, DL 1997.
- Michel (Raoul), Mémoires d’un égoïste, dans La Marseillaise, 18 février 1881, p. 1.
- Noguez (Dominique), La Véritable Origine des plus beaux aphorismes, Paris, Payot et Rivages (coll. « Manuels Payot »), DL 2014.
- Noguez (Dominique), Encore une citation, monsieur le bourreau !, Paris, Albin Michel, DL 2019.
- Parry (Gisèle) et Beauvais (Robert), « Les histoires que préfèrent Gisèle Parry et Robert Beauvais », Constellation : le monde vu en français, 1er juin 1951, no 38, p. 56.
- Petit Philosophe de poche (Le), éd. Gabriel Pomerand, Paris, Librairie générale française (coll. « Le Livre de poche »), DL 1963.
- Régnier (Henri de), « Lui ou les Femmes et l’amour » suivi de « Donc… » et « Paray-le-Monial », Paris, Mercure de France, 1929.
- Régnier (Henri de) et Quiriny (Bernard), L’égoïste est celui qui ne pense pas à moi [ePub], Paris, Flammarion (coll. « GF »), DL 2015.
- Roche (Christian) et Barrère (Jean-Jacques), Le Bêtisier des philosophes, Paris, Seuil, DL 1997.
- Z., « Notes », Le Monde parisien : journal du high-life, 31 mai 1879, p. 10.
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