Tous les chemins…
«
Tous les chemins mènent à Rome.
»
Si cet adage semble avoir pour auteur un habitant anonyme de la Rome antique, son origine est limpide. Comme le résume Daniel Appriou : « Afin de faciliter leur concentration en un seul lieu, les différents points de l’Italie, et plus tard de l’Empire, furent reliés à la capitale par les célèbres voies romaines » (Tous les chemins mènent à Rome, p. 264). Et Appriou de citer la via Appia, la via Aurelia, l’Aurelia nova, etc. (p. 265 sq.). Malheureusement, ce raisonnement est faux1. D’abord, le créateur de notre formule est identifié et n’est nullement un sujet de l’Empire romain mais un théologien du Moyen Âge. Ensuite, la référence au réseau routier et à la centralité de Rome est une projection moderne, en partie inexacte.
La phrase, sous sa forme actuelle, se relève en 1750 dans la correspondance de Voltaire2 :
Tous chemins mènent à Rome ; et puisque Mahomet m’a si bien mis avec le pape, je ne désespère pas qu’un huguenot ne fasse du bien au prédicateur des carmélites.
Quand je vous dis, mon aimable nièce, que tous chemins mènent à Rome, ce n’est pas qu’ils m’y mènent.
Voltaire, Lettre CLXVIII, à Madame de Fontaine, le 23 septembre 1750, dans Recueil des lettres, vol. III ; Œuvres complètes, vol. LIV.
Elle a été proverbialisée dès 1687 sous une forme voisine dans l’avant-première du dictionnaire de l’Académie française :
On dit, Tous chemins vont à Rome, pour dire, que Divers chemins menent à un mesme endroit ; & fig. que Divers moyens conduisent à une mesme fin.
Académie française, « Chemin », dans Le Grand Dictionaire de l’Academie françoise.
Ledit proverbe semble être une création du théologien et poète du xiie siècle Alain de Lille :
Mille vie ducunt hominem per secula rhomam
Qui dominum toto querere corde volunt
Est via que ducit monts directa per altos
Vepribus et spinis arduitate gravis
Est quoque nonnullus callis, quem calculus asper
Asperat, et plantas quotidianus arat
Est via per ponthum, via per deserta, per ymas
Valles, per scopulos, per loca dura pedi
Per nemus et latebras, per lustra timenda ferarum
Per spinas tribulos, per luculenta vaga
Par mille voyes peut aller homme
Jusques a la cite De romme
Lung va par les monts haults & droits
Lautre par forests et par boys
Lung par devant son chemin prent
Qui dy aller scet la maniere
Lautre qui le chemin aprent
Aucunesfois vient par derriere3
Mille chemins conduisent l’homme, au fil des siècles, vers Rome, pour ceux qui veulent chercher le Seigneur de tout leur cœur. Il est une route qui mène, droite, à travers de hauts monts, lourde à gravir, pénible à cause des broussailles et des épines. Il est aussi quelque sentier que le caillou rude rend plus rude encore, et qui chaque jour meurtrit la plante des pieds. Il est un chemin par la mer, un chemin par les déserts, par les profondes vallées, par les rochers, par des lieux durs pour le pied. Par les forêts et leurs replis, par les repaires redoutables des bêtes sauvages, par les épines et les chardons, par des errances à découvert.
Alain de Lille, Doctrinale altum, fo 20 vo ‑ 21 ro ; 1re trad. Les Paraboles maistre alain en francois, fo 90 ; 2de trad. de nous.
L’auteur évoque une réalité concrète, Rome en tant que lieu de pèlerinage majeur, et surtout une réalité abstraite, Rome en tant que paradis céleste, que l’on peut atteindre de mille manières différentes : abstinence, aumônes, etc. Cet adage a donc avant tout une acception religieuse4.
C’est bien avec cette signification que Jean de La Fontaine l’emploie :
Trois Saints également jaloux de leur salut,
Portez d’un même esprit, tendoient à même but.
Ils s’y prirent tous trois par des routes diverses.
Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrens
Crurent pouvoir choisir des sentiers differens5.
Jean de La Fontaine, « Le Juge Arbitre, l’Hospitalier, & le Solitaire », dans Fables choisies…,vol. [V], VII, xxix.
Mais aussi Voltaire (cf. supra). Si, en 1902, Léon Bloy l’utilise toujours en ce sens (Exégèse des lieux communs, xlviii), certains ouvrages, bien avant, ont cru bon de préciser ledit sens, preuve qu’il n’était plus si évident, peut-être en raison de la déchristianisation progressive de la France :
[…] tous les chemins ne vont-ils pas à Rome, c’est-à-dire au ciel6 ?
Arsène Houssaye, Une passion sous la Régence, dans Revue pittoresque, vol. I, p. 401-458.
Et, en effet, à partir de 1825 apparaît l’explication actuellement admise selon laquelle le dicton vient du fait que « presque toutes les voies romaines de la Gaule se dirigeaient vers Rome » (Contes populaires, traditions, proverbes et dictons de l’arrondissement de Bayeux, p. 43). Comme le note Bertrand Lançon, cette vision des choses participe de plusieurs idées reçues : celle que les routes romaines étaient des voies bien pavées alors qu’elles étaient surtout faites de terre battue empierrée ; mais aussi celle d’un État centralisé, qui pourtant admettait largement les usages locaux. « Dans cette organisation, on se rend compte que, contrairement à l’adage, Rome n’est pas centrale, observe Clara Filet, spécialiste en archéologie protohistorique. Des villes intermédiaires comme Antioche, Ancyre, Byzance ou Corinthe sont beaucoup mieux desservies7. »
Le sens figuré moderne, « il existe plusieurs manières ou moyens différents d’arriver à un même résultat ou d’atteindre un même objectif », se relève dans une phrase de Geoffrey Chaucer (poète anglais du xive siècle), où le sens religieux est moins évident bien que Dieu soit mentionné :
[…] and god wote that in al the langages and mony mo have thes conclusions suffisianly lernyd and tauzt, and zet by diverse ryzt, as diverse partis ledyn diverse folk the rizt way to Rom
[…] et Dieu sait que, dans toutes ces langues et bien d’autres encore, ces conclusions ont été amplement apprises et enseignées, et ce, pourtant, par des voies diverses, tout comme des chemins différents mènent des gens différents par le droit chemin vers Rome.
Geoffrey Chaucer, A Treatise on the Astrolabe [Takamiya MS 9], fo 1 vo ; notre trad.
Même si notre formule est ancienne (xiie siècle), elle est relativement peu employée jusqu’à la fin du xviie siècle. De 1550 à 1700, on la relève essentiellement sous la variante Tous chemins vont à la ville8.
Notons pour finir que le proverbe a donné lieu à un certain nombre de parodies, comme l’illustre cette vignette d’un album d’Astérix9 :
René Goscinny et Albert Uderzo, Astérix légionnaire, p. 32.
Notes
1. Alfred Gilder, quant à lui, est bien sur la bonne piste, qu’il écarte au profit de la mauvaise (« Tous les chemins mènent à Rome », dans 300 Expressions bien françaises pour épater la galerie) ! Pour le sens correct, cf. plutôt Alain Rey et Sophie Chantreau, « Chemin », dans Dictionnaire des expressions et locutions.
2. Cf. aussi Joseph Marie Anne Gros de Besplas, Le Rituel des esprits-forts, ou le Voyage d’outre-monde, p. 120.
3. La traduction en moyen français est versifiée et ne constitue qu’un résumé du texte latin.
4. Voici le commentaire qui accompagne le texte en moyen français :
« Autre parabole ensuit en laquelle maistre alain dit que en mille manieres on peut acquerir le royaulme de paradis. Car les ungs le peuent acquerir par abstinences, les autres par aumosne, les autres par pelerinages, et ainsi des autres euvres de misericorde qui en mille manieres se peuent accomplir. Et dit alain ceci figurativement comparant le royaulme de paradis a la cite de romme. Mettant ainsi que ceulx qui desirent veoir le pape peuent aller par mille chemins a romme. Les ungs par les desers, les autres par les montaignes les autres par la mer & ainsi des autres chemins. Pareillement ceulx qui desirent veoir notre seigneur en son saint royaume de paradis par mille manieres de bien faire y peuent aller »
« Une autre parabole suit, dans laquelle maître Alain dit que l’on peut acquérir le royaume du Paradis de mille manières. Car les uns peuvent l’acquérir par les abstinences, les autres par l’aumône, les autres par les pèlerinages, et ainsi de suite par les autres œuvres de miséricorde, qui peuvent s’accomplir de mille manières. Et Alain dit cela de manière figurative, en comparant le royaume de paradis à la ville de Rome. Il pose en principe que ceux qui désirent voir le pape peuvent aller à Rome par mille chemins : les uns par les déserts, les autres par les montagnes, les autres par la mer, et ainsi de suite pour les autres chemins. Pareillement, ceux qui désirent voir notre Seigneur en son saint royaume de paradis peuvent y aller par mille manières de bien faire. »
Alain de Lille, Les Paraboles maistre alain en francois, fo 90 ; notre trad.
5. Sébastien Roch Nicolas de Chamfort en fait le commentaire suivant : « C’est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la canonisation » (« Notes sur les Fables de La Fontaine », dans Œuvres complètes, vol. I, p. 197).
6. Cf. également Arsène Houssaye, Madame de Favières, vol. I, p. 46-47.
7. Bertrand Lançon, Les Romains, p. 19 sqq. et Clara Filet, citée dans Vincent Bordenave, « Dans le monde antique, tous les chemins ne menaient pas à Rome », Le Figaro, 3-4 octobre 2026, p. »11.
8. Cf. notamment Jean Le Bon, Les Adages et proverbes de Solon de Voge, 2de partie, fo 29 ro.
9. Pour d’autres exemples, cf. Alain Dag’Naud et Olivier Dazat, « Affinités », « Analyse » et « Cimetière », dans Dictionnaire (inattendu) des citations.
Sources
- Académie française, Le Grand Dictionaire de l’Academie françoise : premiere partie, Francfort, Frédéric Arnaud [Rotterdam, Reinier Leers], 1687.
- Alain de Lille, Doctrinale altum seu liber parabolarum Alani metrice descriptus cum sententiis et metrorum expositionibus utilis valde ad bonorum morum instructionem, Cologne, Heinrich Quentell, [ca 1490].
- Alain de Lille, Les Paraboles maistre alain en francois, Paris, Antoine Vérard, 1493.
- Alain de Lille, Les Paraboles maistre Alain en françoys, éd. Tony Hunt, Londres, Modern Humanities Research Association (coll. « MHRA Critical Texts »), 2005.
- Appriou (Daniel), Tous les chemins mènent à Rome : ces mots de tous les jours qui nous viennent de l’histoire, Paris, Éditions France Loisirs, DL 2009.
- Bordenave (Vincent), « Dans le monde antique, tous les chemins ne menaient pas à Rome », Le Figaro, 3-4 octobre 2026, p. 11.
- Chamfort (Sébastien Roch Nicolas de), Œuvres complètes, éd. Pierre-René Auguis, 5 vol., Paris, Chaumerot jeune, 1824-1825.
- Chaucer (Geoffrey), A Treatise on the Astrolabe [Takamiya MS 9], New Haven (Conn.), Yale University, Beinecke Library, [ca 1450].
- Chaucer (Geoffrey), A Treatise on the Astrolabe, éd. Sigmund Eisner, Norman (Okla.), University of Oklahoma Press, 2002 ; A Variorum Edition of the Works of Geoffrey Chaucer, t. VI (1re partie).
- Contes populaires, traditions, proverbes et dictons de l’arrondissement de Bayeux : suivis d’un vocabulaire des mots rustiques et des noms de lieu les plus remarquables de ce pays, éd. Frédéric Pluquet, Caen, Chalopin fils, 1825.
- Dag’Naud (Alain) et Dazat (Olivier), Dictionnaire (inattendu) des citations, [Bagneux], Le Livre de Paris / [Paris], Hachette, 1983.
- De Backer (Georges), Dictionnaire des Proverbes François : avec l’Explication de leurs Significations, & une partie de leur Origine, Bruxelles, Georges de Backer, 1710.
- Dictionnaire Goscinny (Le), sous la dir. d’Aymar Du Chatenet, Paris, J. C. Lattès, cop. 2003.
- Dournon (François), Le Dictionnaire des proverbes et dictons de France, [Paris], Hachette, DL 1993.
- Gilder (Alfred), 300 Expressions bien françaises pour épater la galerie, [Paris], Omnibus, cop. 2019.
- Goscinny (René) et Uderzo (Albert), Astérix légionnaire, Paris, Hachette (coll. « Astérix, la collection officielle »), DL 2023.
- Gratet-Duplessis (Pierre-Alexandre), Recueil de proverbes français extraits des meilleurs auteurs, Paris, Delarue, [1854 ?].
- Gros de Besplas (Joseph Marie Anne), Le Rituel des esprits-forts, ou le Voyage d’outre-monde : en forme de Dialogues, [Paris, Joseph Berthier], 1759.
- Henry (Gilles), Dictionnaire des expressions nées de l’histoire, Paris, France Loisirs, DL 1993.
- Houssaye (Arsène), Une passion sous la Régence, dans Revue pittoresque : musée littéraire, 1843, vol. I, p. 401-458.
- Houssaye (Arsène), Madame de Favières, 2 vol., Paris, Desessart, 1844.
- La Fontaine (Jean de), Fables choisies, mises en vers, 5 vol., Paris, Denys Thierry/Claude Barbin, 1668-1694.
- Lançon (Bertrand), Les Romains, Paris, Le Cavalier bleu (coll. « Idées reçues »), DL 2005.
- Le Bon (Jean), Les Adages et proverbes de Solon de Voge, Paris, Nicolas Bonfons, 2 t. en 1 vol., Paris, Nicolas Bonfons, 1576.
- Maloux (Maurice), Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes, Paris, Larousse (coll. « Références Larousse », série « Langue française »), DL 1980 (éd. 1991).
- Oxford Dictionary of Proverbs (The), éd. Jennifer Speake, 6e éd., Oxford/New York (N. Y.), Oxford University Press (coll. « Oxford Quick Reference »), cop. 2015.
- Rey (Alain) et Chantreau (Sophie), Dictionnaire des expressions et locutions, 2e éd. mise à jour, Paris, Dictionnaires Le Robert (coll. « Les Usuels »), DL 1993.
- Voltaire, Recueil des lettres : correspondance générale, 12 vol., [Kehl], Imprimerie de la Société littéraire typographique, 1785 ; Œuvres complètes, vol. LII-LXIII.
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